Totalitarisme Nazi Dissertation Help

Le totalitarisme est probablement le système politique qui a le plus marqué le xxe siècle du fait du nombre de personnes concernées, de la taille et de la puissance des États totalitaires, mais aussi de leur impact décisif sur l'histoire et en particulier sur le déclenchement des guerres.
Les États totalitaires se caractérisent par une emprise totale du pouvoir politique sur tous les aspects de la vie d'une société. Ce sont des régimes dictatoriaux à parti unique où toute opposition est interdite et durement réprimée, le plus souvent par une police politique toute-puissante. Les libertés individuelles sont supprimées et la population est tenue sous contrôle non seulement par la terreur mais également par la censure et la propagande. L'économie, la culture, les loisirs sont également contrôlés par l'État, et son chef charismatique fait le plus souvent l'objet d'un culte de la personnalité. Ces États développent tous un projet de société autour d'une idéologie forte qui les pousse également à l'impérialisme (volonté de s'étendre par la conquête ou les alliances et de constituer un empire).
Si l'on se réfère à cette définition, il y a eu trois États totalitaires au cours du xxe siècle : l'Italie fasciste de Mussolini (1922-1943), l'Allemagne nazie d'Hitler (1933-1945), et l'URSS de Staline (1922-1953)(1).
Comment de tels systèmes politiques ont-ils pu s'implanter dans des États aux origines anciennes et aux institutions en apparence solidement établies ? Il est clair qu'ils ont profité de réelles fragilités : de l'usure du tsarisme pour l'URSS et des difficultés et erreurs politiques nées de la fin de la Première Guerre mondiale pour l'Italie et l'Allemagne. Comme nous l'avons vu plus haut, ces régimes ont de réels points communs, mais aussi leurs spécificités propres.

1. La naissance des régimes totalitaires
La conquête du pouvoir par le fascisme en Italie

• Entre 1918 et 1920, une importante crise morale, politique et sociale secoue l'Italie. Des usines sont occupées par les ouvriers à Milan et à Turin. La multiplication des mouvements sociaux oblige des patrons à fermer leurs entreprises. Mais dans certains cas les ouvriers décident de poursuivre la production en prenant les postes d'employés. On retrouve ce même mouvement dans les campagnes où des paysans sans terre occupent les grandes propriétés terriennes (les latifundias). Ces manifestations s'inspirent en partie des idées socialistes et du modèle bolchévique, mais elles sont également portées par d'anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui, alors qu'ils ont consenti de gros sacrifices, n'ont pas retrouvé les emplois espérés à leur retour des combats. De plus, un fort sentiment d'injustice a été ressenti dans la population italienne lorsque les revendications territoriales du pays n'ont pas été satisfaites par le traité de Versailles, malgré le ralliement italien au camp des vainqueurs (on parle de « victoire mutilée »). Par exemple, la ville de Fiume sur l'Adriatique n'a pas été rattachée à l'Italie.

• La bourgeoisie est inquiète de voir se développer les mouvements sociaux et l'idéologie socialiste, les ouvriers sont mécontents de leur sort tout comme les anciens combattants qui, de plus, ne sont pas satisfaits de la manière dont le gouvernement a négocié la fin de la guerre. Les mécontentements sont divers, mais tout le monde s'entend pour critiquer la démocratie libérale parlementaire en place : l'antiparlementarisme et les forces antidémocratiques se développent. Mussolini et le parti fasciste vont profiter de la situation pour prendre le pouvoir. Benito Mussolini est issu de la petite bourgeoisie, c'est un ancien combattant qui a été journaliste et instituteur. Il réussit à réunir dans son parti, les Faisceaux italiens de combat, créé en 1919, des mécontents de tous bords : anciens combattants comme lui, nationalistes, et même syndicalistes révolutionnaires. Les Faisceaux n'ont de ce fait pas de ligne idéologique précise, ils semblent même se rapprocher des idées socialistes en militant pour moins d'inégalités sociales, mais ils défendent en fait des principes démagogiques tirés des différentes tendances qui les composent et donc susceptibles de séduire le plus grand nombre. Mussolini va dans un premier temps faire briser les grèves à ses squadre, milices d'anciens combattants (« chemises noires ») qui n'hésitent pas à menacer et torturer les syndicalistes et leurs familles pour faire cesser les mouvements sociaux. Ils ont même recours à l'assassinat. Son action séduit la bourgeoisie d'affaires et les chefs d'entreprise qui le financent. Le mouvement recrute de plus en plus de personnes et a de plus en plus de moyens. En 1921, les Faisceaux deviennent le Parti national fasciste et affichent leurs ambitions politiques. Malgré l'affaiblissement des partis de gauche et l'échec de la grève de 1922 (brisée), la conquête du pouvoir par les urnes n'est pas assez rapide pour Mussolini. Il décide donc de brandir la menace d'un coup d'État : une marche sur Rome de ses partisans est organisée en octobre 1922. Le roi veut éviter une guerre civile, il nomme donc Mussolini à la tête du gouvernement en pensant qu'il pourra négocier avec lui, mais il n'en est rien et ce dernier va peu à peu transformer l'État italien en régime autoritaire. Il a cependant réussi à arriver au pouvoir légalement.

L'avènement d'Hitler et du nazisme en Allemagne

Hitler est fasciné par le modèle fasciste et va reprendre les mêmes méthodes pour conquérir le pouvoir. L'Allemagne de la république de Weimar connaît elle aussi une crise politique, économique et sociale grave. Désignée comme responsable de la Première Guerre mondiale par le traité de Versailles, elle doit payer de lourdes réparations aux vainqueurs (en particulier à la France). Une partie importante de la population allemande ressent très mal le « diktat » de Versailles qui provoque colère et frustration. Ce sentiment favorise la montée d'un nationalisme allemand à l'esprit revanchard qui réclame une Allemagne forte et expansionniste (les défenseurs du pangermanisme veulent une reconquête de tous les territoires européens où se trouvent des peuples germaniques). Il favorise aussi la recherche de coupables, de « boucs émissaires » : la république de Weimar mais aussi les Juifs. L'antisémitisme se développe.
D'autre part, entre 1918 et 1919 le mouvement spartakiste (communistes allemands) tente de lancer des insurrections sur le modèle des révolutions bolchéviques en Russie. Cette situation inquiète fortement la bourgeoisie et les milieux d'affaires, mais aussi une partie de la classe moyenne : tous voudraient un État plus fort garant de l'ordre social et de la sécurité de la population. Le mécontentement monte donc contre la république de Weimar jugée à la fois responsable du fiasco de Versailles et impuissante à en finir avec l'insécurité. La situation empire en 1930 lorsque l'Allemagne est touchée de plein fouet par la crise économique consécutive au krach de Wall Street de 1929  : les faillites d'entreprises se multiplient et dès 1930, six millions d'Allemands se retrouvent au chômage.

• Comme en Italie, la situation est favorable à l'arrivée au pouvoir de partis nationalistes, antiparlementaristes et antidémocratiques. Hitler a participé en 1919 à la fondation du petit Parti ouvrier allemand dont il prend la direction et qui devient le NSDAP en 1921 (Parti national-socialiste des ouvriers allemands). Il est issu de la petite bourgeoisie, c'est un artiste raté et un ancien combattant plein de rancœur. Comme les Faisceaux italiens, le NSDAP a une idéologie très démagogique fondée sur l'antisémitisme, l'anticommunisme, le nationalisme, l'esprit revanchard hostile au diktat de Versailles.
Hitler lance une tentative de putsch dans le Land de Bavière, en 1923, qui est un fiasco complet. Arrêté, il écrit en prison la première partie de son livre qui deviendra la base de l'idéologie nazie : Mein Kampf (« Mon combat »). Son parti ayant été interdit, il le refonde en 1925 après avoir été libéré et décide de conquérir le pouvoir par les urnes en s'appuyant sur les difficultés de plus en plus importantes du gouvernement allemand et sur la montée de l'insatisfaction. Son plan est couronné de succès : le parti nazi, qui a obtenu 2,6 % des voix aux élections législatives de 1928, obtient près de 40 % des suffrages en juillet 1932.
Entre ces deux dates, à l'instar du parti de Mussolini, le NSDAP se dote de ligues professionnelles et de milices armées, les Sections d'assaut (« chemises brunes »). Hitler s'impose comme orateur efficace et n'hésite pas à abandonner le versant social de son programme pour séduire les grands industriels allemands qui vont le financer et le soutenir pour le faire arriver au pouvoir. Après la victoire de juillet 1932, le président Hindenbourg l'appelle donc en toute légalité à la tête du gouvernement et il devient chancelier. En mars 1933, il réussit à manœuvrer pour obtenir les pleins pouvoirs pour quatre ans et en juillet le parti nazi devient le parti unique du pays. Hitler entame alors la « mise au pas » de l'Allemagne.
Exercice n°1

L'appropriation du pouvoir par Staline en URSS

Staline n'arrive pas au pouvoir par les urnes, puisque la Russie n'a jamais été une démocratie. En février 1917, une première révolution a mis fin au tsarisme, la dernière monarchie absolue européenne. Mais le régime parlementaire qui est alors mis en place connaît des difficultés qui permettent aux leaders bolchéviques Lénine et Trotski de lancer la Révolution bolchévique en octobre 1917 (« Octobre rouge »). Ils mettent en place un régime de type communiste s'inspirant des idées marxistes et fondé en particulier sur la nationalisation de toutes les propriétés et entreprises privées (collectivisation de l'économie).
Mais le nouveau régime connaît des débuts difficiles : une guerre civile fait rage entre les partisans du régime bolchévique (transformés par Trotski en « armée rouge ») et ceux de l'ancien régime tsariste (« l'armée blanche », soutenus par les puissances occidentales). La situation du pays est dramatique : la guerre et une terrible famine ont tué 8 millions de Russes.
Lénine met en place un régime qui est d'emblée autoritaire et antidémocratique, en vue de la victoire. Il établit un régime dictatorial avec une police d'État chargée de traquer les Opposants, un puissant appareil d'État et une économie qui n'est qu'en partie collectivisée. Pour permettre au pays de se redresser et aux paysans de se nourrir, il a en effet créé la Nouvelle Politique Économique (NEP) en tolérant en partie des propriétés privées et une économie de marché. Lorsqu'il décède en 1924, une querelle de succession se déchaîne entre les principaux prétendants à la direction d'une Russie devenue l'URSS (en 1922).

• Staline est l'un des prétendants les plus sérieux à la succession de Lénine, avec Trotski et Kamenev. Il mettra quatre ans pour écarter et supprimer tous ses rivaux (répression, assassinat de Trotski, procès truqués de Moscou entre 1936 et 1938 pour éliminer les anciens compagnons de Lénine, etc.) et arriver au pouvoir. En 1929 il supprime la NEP, lance une collectivisation à marche forcée de l'économie et met en place un régime totalitaire. Exercice n°2

2. De réelles similitudes entre les trois totalitarismes
Des États tout-puissants qui ne supportent aucune opposition politique.

• Tous sont dirigés par un leader charismatique (Mussolini, Staline, Hitler sont tous trois des orateurs de talent), faisant l'objet d'un véritable culte de la personnalité (portraits, propagande dans tous les médias, dans les écoles, etc.). Dès leur arrivée au pouvoir, les trois hommes ont tout d'abord veillé à s'assurer de la fidélité de leurs fonctionnaires et à éliminer les opposants potentiels (en Allemagne Hitler procède ainsi à une véritable épuration de l'administration en excluant les Juifs et les communistes). Le pouvoir est fortement centralisé (les Länder allemands perdent leur indépendance).
En Italie et en Allemagne, les anciennes institutions sont conservées mais n'ont plus de pouvoirs réels (le roi d'Italie et le Parlement italien ne peuvent plus qu'enregistrer les décisions prises par le gouvernement ; de même pour le Reichstag allemand). Mussolini, Hitler et Staline concentrent les pouvoirs entre leurs mains et gouvernent en s'appuyant sur un cercle restreint de proches  : « Grand Conseil du fascisme » pour Mussolini ; dirigeants SS pour Hitler, qui s'applique à entretenir des rivalités entre eux pour mieux les diriger ; cadres du parti communiste de l'Union Soviétique (PCUS) aux ordres de Staline.

• Hitler, Staline et Mussolini s'appuient sur de puissants partis uniques qui quadrillent littéralement le pays (les syndicats indépendants sont par exemple abrogés et remplacé par les syndicats officiels des partis). Dans les trois cas, des polices politiques sont chargées de réprimer toute forme de contestation et toute velléité de pluralisme. Le NKVD en URSS (il deviendra le KGB), la SS et la Gestapo dans le troisième Reich, l'OVRA dans l'Italie fasciste constituent des réseaux d'informateurs et encouragent la délation pour repérer les opposants. En Italie, les opposants sont exilés, mais dans l'Allemagne nazie des camps de concentration sont ouverts dès 1933 et on y déporte les communistes, les socialistes, et tous ceux considérés comme des « ennemis politiques » qui « souillent le corps allemand ». En URSS, Staline ordonne une première vague de terreur entre 1929 et 1932 avec la « dékoulakisation » : 1,8 millions de paysans russes « aisés » sont déportés dans des camps (les goulags) en Sibérie ou dans des régions éloignées de l'URSS. Une seconde vague de répression, « la grande terreur », se déroule entre 1936 et 1938 (procès de Moscou ; 700 000 personnes exécutées par le NKVD). 15 millions de Soviétiques seront déportés dans les goulags entre 1917 et 1953.

Une société sous contrôle (vie quotidienne, culture, loisirs)

• Les régimes totalitaires veulent contrôler et surveiller tous les aspects de la vie des populations, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont enrôlés dans des groupes maîtrisés par les partis : jeunesses hitlériennes (Hitlerjugend), Ballilas en Italie, camps de pionniers en URSS. Les programmes scolaires sont remaniés de manière à inculquer à la jeunesse les valeurs du régime et à former les cadres obéissants des nouvelles sociétés auxquelles aspirent les dictateurs.

• Les adultes également doivent adhérer aux syndicats officiels des partis ou aux associations de loisirs s'ils ne veulent pas subir de pression de la société où la délation et le contrôle mutuel sont encouragés. En URSS, c'est l'État qui organise les vacances des ouvriers « les plus méritants ».

• Toute la société est soumise à une importante propagande d'État qui contrôle tous les médias, y compris le domaine artistique. Des styles artistiques « officiels » voient ainsi le jour alors qu'à l'inverse on interdit « l'art dégénéré ». En Allemagne, des autodafés ont lieu en place publique (des buchers sont dressés pour y brûler des milliers de livres interdits). Les autorités organisent également de grands rassemblements où les leaders font des discours enflammés devant des milliers de personnes. Dans tous les cas, les populations sont partagées entre consentement (certains par conviction, beaucoup parce qu'ils n'ont pas le choix) et résistance (mais cette dernière reste modérée ; ainsi en URSS, les paysans finissent par obtenir un lopin de terre privé en 1935).

L'économie est au service de l'État

En Italie et en Allemagne, les fascistes et les nazis sont arrivés au pouvoir avec l'aide des milieux d'affaires qui continuent de les soutenir lorsqu'ils sont au pouvoir. En contrepartie, la propriété privée est maintenue, et les industriels peuvent continuer à s'enrichir avec l'aide des appareils d'État. Ainsi, en Allemagne, certains industriels profitent de la main-d'œuvre des camps de concentration.
Les réformes sociales ne font plus partie des programmes politiques des deux États. En revanche, Hitler et Mussolini savent que pour maintenir la paix sociale ils doivent faire en sorte d'en finir avec le chômage. Ils lancent donc des programmes de grands travaux, souvent à la gloire de leur régime, qui permettent d'employer des milliers de personnes même si les caisses des États se vident. Leur ambition est de développer l'autarcie économique de l'Italie et de l'Allemagne.

• En URSS, Staline veut collectiviser l'économie et développer l'industrie lourde (il se méfie des campagnes, trop conservatrices de son point de vue). L'État met en place des plans quinquennaux ambitieux qui fixent les objectifs de production à atteindre. Alors que la Russie était en retard du point de vue industriel, elle devient la troisième puissance industrielle du monde en 1937 (en ayant également recours au travail forcé des goulags). Les progrès sont considérables, mais ils se font au détriment de l'agriculture (les coopératives officielles (Kolkhozes) et les fermes d'État (Sovkhozes) ne seront jamais vraiment productives, car les paysans ne seront pas motivés par le travail sur des terres collectivisées. L'industrie de biens de consommation est également sacrifiée.

3. De réelles différences entre les trois totalitarismes

Mussolini est obsédé par le modèle de l'Empire romain. Il veut mettre en place un État autoritaire encadrant et façonnant la population italienne pour favoriser l'émergence d'un homme nouveau, « viril, agressif et conquérant », sur ce qu'il estime être le modèle antique. Dans l'Italie fasciste, l'État est au dessus de tout et domine une population qu'il faut remodeler sur ce principe. L'Italie fasciste n'est cependant pas un État raciste à l'origine, même si elle finit par adopter des législations racistes en 1935 (interdiction des mariages mixtes en Éthiopie) et des lois antisémites en 1938 (sous l'influence de l'Allemagne).

Hitler est fasciné par l'Italie fasciste. Il reprend l'idée d'un État autoritaire et veut également refondre la société allemande. Mais l'originalité de sa politique est que cette transformation est dictée par l'obsession d'atteindre « la pureté de la race » : le racisme est au cœur de l'idéologie nazie. Il s'appuie lui aussi sur de prétendues références à l'Antiquité lointaine et à une « race aryenne » qui aurait dominé l'Europe dans des temps anciens avant d'être pervertie par le métissage et le mélange « des sangs » avec les autres peuples européens jugés « inférieurs ».
Hitler n'hésite pas à détourner des théories scientifiques comme le darwinisme pour justifier son projet : y compris au sein de la « race aryenne », ce sont les plus forts qui doivent dominer et être servis par les plus faibles et les peuples inférieurs (cette idée est au cœur de la politique de « l'espace vital » ou Lebensraum). Hitler pense également que les découvertes scientifiques peuvent aider l'Allemagne à atteindre cette pureté de la race et la domination de l'Europe : il ordonne des dizaines de pseudo-expériences scientifiques dans les camps, envoie des archéologues à la recherche d'objets mythiques, a même recours aux sciences occultes. Pendant ce temps, les malades (physiques ou mentaux) sont stérilisés ou éliminés.
Hitler interdit également tout mariage mixte et ordonne à Himmler de mettre en place une politique eugéniste de reproduction des « meilleurs éléments », obéissants aux critères de la « race aryenne », dans des centres destinés à cet effet : les Lebensborn.

L'URSS de Staline est fondamentalement différente des autres totalitarismes. En Italie et en Allemagne, l'existence d'une hiérarchie et d'une inégalité entre les hommes va de soi, et est même glorifiée : il y a des forts dominants et des faibles dominés travaillant pour les plus forts, que ce soit pour des raisons sociales ou raciales (dans le cas de l'Allemagne). Au contraire, Staline veut imposer le communisme et une société sans classes sociales où tous les Soviétiques seraient en théorie égaux. Son objectif final est la disparition de l'État, la « dictature du prolétariat », et une société égalitaire capable de « s'autogérer ». Mais il estime que pour atteindre ce but, il faut d'abord qu'un État autoritaire transforme les anciens Russes, héritiers de siècles d'asservissement et trop attachés aux biens matériels et à la mesquinerie de l'ancien régime, en Soviétiques défenseurs de la nouvelle société communiste. Il se méfie en particulier des campagnes trop conservatrices à sont goût (il en vient). C'est cette analyse qui poussera paradoxalement les dirigeants soviétiques à imposer à leur population un système totalitaire fondé, en théorie, sur l'égalité de tous mais dominé en réalité par une caste de cadres du PCUS, la Nomenklatura.
Exercice n°3

Le totalitarisme est l'un des principaux types de systèmes politiques avec la démocratie et l'autoritarisme. C'est un régime à parti unique, n'admettant aucune opposition organisée et dans lequel l'État tend à confisquer la totalité des activités de la société. C'est un concept forgé au XXe siècle, durant l'entre-deux-guerres, avec une apparition concomitante en Italie, en Allemagne et en URSS. Le totalitarisme signifie étymologiquement « système tendant à la totalité »[1].

L'expression vient du fait qu'il ne s'agit pas seulement de contrôler l'activité des personnes, comme le ferait une dictature classique. Le régime totalitaire va au-delà en tentant de s'immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l'adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté.

Les caractéristiques habituellement retenues pour définir le totalitarisme sont : d'une part, un monopole idéologique, c'est-à-dire la conception d'une vérité qui ne supporte aucun doute, ne tolère aucune critique, est imposée à tous et se trouve orientée par la lutte contre les ennemis du régime, et d'autre part un parti unique qui contrôle la totalité de l'appareil étatique c'est-à-dire dispose de l'ensemble des moyens de communication de masse utilisés comme des instruments de propagande, crée des structures d'embrigadement de chaque catégorie de la société et dispose d'une direction centrale de l'économie. Le parti unique est dirigé idéalement par un chef charismatique et autour duquel est formé un « culte du chef », faisant de lui plus qu'un simple dictateur mais plutôt un guide pour son peuple, lui seul en connaissant les véritables aspirations. Un monopole de la force armée, un système à la fois policier qui a recours à la terreur avec par exemple un réseau omniprésent d'agents dormants et de surveillance des individus, basée sur la suspicion, la dénonciation et la délation ; et également concentrationnaire afin de pouvoir se prémunir contre tout individu potentiellement suspect. Ainsi ces systèmes ont systématiquement recours à l'emprisonnement, la torture et l'élimination physique des opposants ou personnes soupçonnées comme telles, et la déportation des groupes de citoyens jugés « suspects », « inutiles » ou « nuisibles »[2].

Les origines du concept[modifier | modifier le code]

On peut définir le totalitarisme comme une idéologie qui « nie toute autonomie à l'individu et à la société civile et s'emploie à les supprimer autoritairement au profit d'une vision moniste du pouvoir et du monde ; recouvrant tous les aspects de la vie humaine, cette idéologie fonde et justifie la domination absolue de l'État ». À partir de cette définition simple et très généralement admise, ont été développées des interprétations et surtout des utilisations du concept de totalitarisme. Elles s'appuient en particulier sur l'analyse développée par Hannah Arendt (1906-1975) dans Les origines du totalitarisme (1951)[3].

L'adjectif « totalitaire » (« totalitario ») apparut en Italie dès le mois de mai 1923 (on prête parfois son invention à Giovanni Amendola[4],[5], opposant et victime du fascisme). Ce concept fut d'emblée un instrument de pensée et de lutte politique. Son emploi se répandit dans les milieux antifascistes italiens. Ainsi Carlo Sforza (libéral républicain), Gaetano Salvemini (gauche anticommuniste) et surtout Luigi Sturzo (démocrate-chrétien) furent dans l'Entre-deux-guerres des utilisateurs du concept de totalitarisme. En 1925, les théoriciens du fascisme reprirent de manière opportuniste le terme à leur compte, en lui attribuant une connotation positive, celle d'unité du peuple italien. Benito Mussolini exaltait sa « farouche volonté totalitaire », appelée à délivrer la société des oppositions et des conflits d'intérêts[6]. Dans la seconde moitié des années 1920, l'ancien président du Conseil des ministres italien Francesco Saverio Nitti « aurait le premier établi des rapprochements entre la structure du fascisme italien et le bolchevisme »[7]. Giovanni Gentile, théoricien du fascisme, mentionna le totalitarisme dans l'article « doctrine du fascisme » qu'il écrivit pour Enciclopedia Italiana et dans lequel il affirma que « ... pour le fasciste tout est dans l'État et rien d'humain et de spirituel n'existe et il a encore moins de valeur hors de l'État. En ce sens le fascisme est totalitaire... »[8].

L'écrivain allemand Ernst Jünger, par son exaltation de la « mobilisation totale », décrit les contours du totalitarisme[9]. Il célèbre la guerre et la technique moderne comme annonciatrices d'un nouvel ordre, incarné par la figure de l'ouvrier-soldat, œuvrant au sein d'une société encadrée et disciplinée comme une armée. Selon lui, la Première Guerre mondiale avait marqué un tournant historique vers cette forme nouvelle de civilisation : pour la première fois dans l'histoire de l'Europe, les forces humaines et matérielles du monde industriel moderne avaient été mobilisées dans leur « totalité » pour accomplir l'effort de guerre.

La première utilisation du terme de totalitarisme pour désigner dans le même temps les États fasciste et communiste semble avoir été faite en Grande-Bretagne en 1929[10]. Dans les années 1930, le concept fut utilisé sous la plume d'écrivains pro-nazis. Carl Schmitt employait ce terme pour mettre en lumière la crise du libéralisme et du parlementarisme et exprimer la nécessité d'une politique plus autoritaire[11]. Simone Weil écrivait en 1934 : « il apparaît assez clairement que l'humanité contemporaine tend un peu partout à une forme totalitaire d'organisation sociale, pour employer le terme que les nationaux-socialistes ont mis à la mode, c'est-à-dire à un régime où le pouvoir d'État déciderait souverainement dans tous les domaines, même et surtout dans le domaine de la pensée »[12].

Le régime autoritaire franquiste issu de la guerre civile espagnole s’est défini comme totalitaire dans ses premières années, affirmant ainsi sa parenté avec le fascisme, avant d'effacer ce terme de la constitution. Il en est de même du régime impérial japonais lors de la première partie de l'ère Shōwa, à compter de la constitution de l'Association de Soutien à l'Autorité Impériale. En 1940, dans une entrevue accordée au New York Herald, le ministre des Affaires étrangères du cabinet de Fumimaro Konoe, Yōsuke Matsuoka, n'hésitait pas à faire l'apologie du totalitarisme, prédisant sa « victoire sans équivoque dans le monde » et « la banqueroute du système démocratique »[13].

Dans le monde anglo-saxon, William Henry Chamberlain et Michael Florinsky ont été parmi les premiers à faire usage du concept de totalitarisme[14]. Divers théoriciens de gauche, comme Franz Borkenau ou Richard Löwenthal, ont employé le concept « pour caractériser tout ce qui leur paraît nouveau et spécifique dans le fascisme (ou le nazisme), en dehors de toute comparaison avec le communisme soviétique »[15]. Le concept de totalitarisme cristallisait également la réflexion sur les formes modernes de tyrannie et, plus particulièrement, sur la violence exercée sur autrui, qui semblait inséparable du fonctionnement des régimes nazi et communiste. Finalement, les traits fondamentaux qui ont dominé la discussion de l'après-guerre sur le totalitarisme étaient déjà présents dans les années 1930. Pierre Hassner affirme : « On peut dire qu'en un sens Hannah Arendt n'a fait que nouer en une synthèse géniale [...] les différents éléments en dégageant la logique qui les sous-tendait »[16].

Le pacte germano-soviétique, signé en 1939 entre l'Allemagne nazie et l'URSS, fut présenté par certains comme une illustration de l'apparition d'un nouveau type de régime (l'antithèse du libéralisme) qui ferait le lien entre les idéologies fasciste et soviétique. Par exemple, dans The Totalitarian Enemy, paru à Londres en 1940, l'ancien communiste autrichien Franz Borkenau voulait éclairer l'opinion publique sur les vrais enjeux de la guerre : il s'agissait de détruire le totalitarisme incarné dans le nazisme et le bolchevisme. Les différences entre ces deux courants étaient minimes pour l'auteur : le bolchevisme se limitait à un « fascisme rouge » et le nazisme à un « bolchevisme brun ». D'après Borkenau, la dynamique inhérente au marché capitaliste conduisait inévitablement à une centralisation et une planification de l'économie : la révolution totalitaire n'était rien d'autre que la révolution socialiste prophétisée par Karl Marx. Mais cette sous-estimation des différences entre le bolchevisme et le nazisme « ne diminue pas, selon Krzysztof Pomian, l'importance historique de Totalitarian Enemy. Y sont évoqués, en effet, presque tous les thèmes repris plus tard par l'abondante littérature consacrée au totalitarisme »[17].

Des définitions diverses[modifier | modifier le code]

Définition selon Hannah Arendt[modifier | modifier le code]

La philosophe Hannah Arendt a apporté une définition du concept de totalitarisme dans son livre Les Origines du totalitarisme (1951). Selon elle, deux pays seulement avaient alors connu un véritable totalitarisme : l'Allemagne sous le nazisme et l'URSS sous Staline. Elle distingue toutefois des tendances ou des épisodes totalitaires en dehors de ces deux cas. Elle cite notamment le maccarthisme au début des années 1950 aux États-Unis ou encore les camps administratifs français où furent enfermés les réfugiés de la guerre d'Espagne.

Ces régimes n'admettent qu'un parti unique qui contrôle l'État, qui lui-même s'efforce de contrôler la société et plus généralement tous les individus dans tous les aspects de leur vie (domination totale). D'un point de vue totalitaire, cette vision est erronée : il n'y a qu'un parti parce qu'il n'y a qu'un tout, qu'un seul pays, vouloir un autre parti c'est déjà de la trahison ou de la maladie mentale (une forme de dédoublement de la personnalité, amenant à se croire plusieurs alors qu'on est un).

Le totalitarisme tel qu'il est ainsi décrit par Hannah Arendt n'est pas tant un « régime » politique qu'une « dynamique » autodestructive reposant sur une dissolution des structures sociales.

Dans cette optique, les fondements des structures sociales ont été volontairement sabotés ou détruits : les camps pour la jeunesse ont par exemple contribué à saboter l'institution familiale en instillant la peur de la délation à l'intérieur même des foyers, la religion est interdite et remplacée par de nouveaux mythes inventés de toutes pièces ou recomposés à partir de mythes plus anciens, la culture est également une cible privilégiée. Hanns Johst avait ainsi écrit dans une pièce de théâtre : « Quand j'entends le mot culture, j'enlève le cran de sureté de mon Browning » (cette phrase a également été prononcée en public par Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes).

L'identité sociale des individus laisse place au sentiment d'appartenance à une masse informe, sans valeur aux yeux du pouvoir, ni même à ses propres yeux. La dévotion au chef et à la nation devient la seule raison d'être d'une existence qui déborde au-delà de la forme individuelle pour un résultat allant du fanatisme psychotique à la neurasthénie. La domination totale est réalisée : les « ennemis objectifs » font leur autocritique pendant leurs procès et admettent la sentence. Les agents du NKVD russe arrêtés avaient ainsi un raisonnement du type « si le Parti m'a arrêté et désire de moi une confession, c'est qu'il a de bonnes raisons de le faire ». Arendt remarque en outre qu'aucun agent arrêté n'a jamais tenté de dévoiler un quelconque secret d'État, et est toujours resté fidèle au pouvoir en place, même lorsque sa mort était assurée.

Les sociétés totalitaires se distinguent par la promesse d'un « paradis », la fin de l'histoire ou la pureté de la race par exemple, et fédèrent la masse contre un ennemi objectif. Celui-ci est autant extérieur qu'intérieur et sera susceptible de changer, selon la réinterprétation des lois de l'Histoire (lutte des classes) ou de la Nature (lutte des races) prévalant à un moment donné. Les sociétés totalitaires créent un mouvement perpétuel et paranoïaque de surveillance, de délation et de retournement. Les polices et les unités spéciales se multiplient et se concurrencent dans la plus grande confusion.

Contrairement aux dictatures traditionnelles (militaires ou autres), le totalitarisme n'utilise pas seulement la terreur dans le but d'écraser l'opposition. La terreur totalitaire continue même lorsque toute opposition est écrasée. Même si le groupe considéré comme un ennemi a été anéanti (par exemple les trotskistes en URSS), le pouvoir en désignera continuellement un autre. Hitler et les nazis avaient ainsi prévu l'extermination des peuples ukrainiens, polonais et russes une fois les Juifs éliminés.

Des purges régulières ordonnées par le chef de l'État, seul point fixe, donnent le tempo d'une société qui élimine par millions sa propre population, se nourrissant en quelque sorte de sa propre chair. Ce programme est appliqué jusqu'à l'absurde, les trains de déportés vers les camps de concentration et d'extermination de l'Allemagne nazie restèrent toujours prioritaires sur les trains de ravitaillement du front alors même que l'armée allemande perdait la guerre. Les régimes totalitaires se distinguent des régimes autoritaires et dictatoriaux par leur usage permanent de la terreur, contre l'ensemble de la population (y compris les « innocents » aux yeux même de l'idéologie en vigueur) et pas seulement contre les opposants réels. L'usage permanent de la terreur a pour corollaire celui de la propagande, omniprésente dans un État totalitaire.

Par ailleurs, le totalitarisme n'obéit souvent à aucun principe d'utilité : les structures administratives sont démultipliées sans se superposer, les divisions du territoire sont multiples et ne se recoupent pas. La bureaucratie est consubstantielle du totalitarisme. Tout cela a pour but de supprimer toute hiérarchie entre le chef et les masses, et garantir la domination totale, sans aucun obstacle la relativisant. Le chef commande directement et sans médiation tout fonctionnaire du régime, en tout point du territoire. Le totalitarisme est à différencier de l'absolutisme et de l'autoritarisme (où la source des lois, la légitimité du chef sont extérieures au pouvoir exercé par le régime, comme Dieu ou encore les lois de la nature, « même le plus draconien des régimes autoritaires est lié par des lois »[18]). Dans le cas de l'autoritarisme, toute la société est hiérarchisée et le pouvoir se transmet de couche en couche, du sommet de la pyramide vers les bas alors que dans le cas du totalitarisme, aucune instance intermédiaire de ne vient relayer, voire atténuer l'autorité du chef totalitaire.

Dans son introduction d’une nouvelle édition de The Origins of Totalitarianism, en 1966, Hannah Arendt s’est opposée à l’usage idéologique du terme de totalitarisme concernant tous les régimes communistes à parti unique.

Michelle-Irène Brudny considère que la pensée de Hannah Arendt comporte des exagérations, dans sa prétention de tout englober : « le philosophe, parfois intrépide ou, plus sûrement, devenu téméraire par sa volonté obsessive de comprendre, se sent tenu, au risque du paradoxe, de produire une interprétation "générale" »[19]. L’ouvrage d'Arendt a néanmoins convaincu la majorité de l’opinion et reçu de nombreux éloges.

Définition selon Carl Joachim Friedrich[modifier | modifier le code]

Dans les années 1950, le politologueCarl Joachim Friedrich et son assistant Zbigniew Brzezinski identifient comme « totalitaire » un régime dans lequel on trouve six éléments : une idéologie officielle, un parti « de masse » unique, la terreur policière, le monopole des médias, celui des forces armées et une économie planifiée[20].

Définition selon Claude Lefort[modifier | modifier le code]

Claude Lefort fait partie des théoriciens du politique qui postulent la pertinence d’une notion de totalitarisme dont relèvent le stalinisme comme le fascisme, et considèrent le totalitarisme comme différent en son essence des grandes catégories utilisées par le monde occidental depuis la Grèce antique, comme les notions de dictature ou de tyrannie. Cependant, contrairement aux auteurs comme Hannah Arendt qui limitent la notion à l’Allemagne nazie et à l’Union soviétique entre 1936 et 1953, Lefort l’applique aux régimes d’Europe de l’Est dans la deuxième moitié du XXe siècle, c’est-à-dire à une époque où la terreur, un élément central du totalitarisme chez d’autres auteurs, avait perdu sa dimension paroxystique. C’est à l’étude de ces régimes, et à la lecture notamment de L'Archipel du Goulag (1973) d’Alexandre Soljenitsyne, qu’il a développé son analyse du totalitarisme. Sans la théoriser en un ouvrage unifié, il a publié en 1981 : L'Invention démocratique : les limites de la domination totalitaire, recueil d’articles parus entre 1957 et 1980.

Définition selon Bernard-Henri Lévy[modifier | modifier le code]

Bernard-Henri Lévy opère une critique des causes du totalitarisme proche de celles d’André Glucksmann, et des prises de position que prend Michel Foucault en 1977. Centrée par Glucksman sur la question de la responsabilité de la philosophie allemande dans la construction du nazisme et du stalinisme, la critique qu'envisage Lévy, et sa définition du schéma totalitaire, se déplacent sur le terrain de la désirabilité de la révolution, selon des données que Foucault conçoit ainsi dans un entretien publié en 1977 : « Le retour de la révolution, c’est bien là notre problème. Il est certain que, sans lui, la question du stalinisme ne serait qu’une question d’école – simple problème d’organisation des sociétés ou de validité du schéma marxiste. Or c’est de bien autre chose qu’il s’agit, dans le stalinisme. Vous le savez bien : c’est la désirabilité même de la révolution qui fait aujourd’hui problème »[21].

Dans son essai, La Barbarie à visage humain, Bernard-Henri Lévy met en cause la positivité pure liée au désir de la révolution – non pas d'une révolution, mais de la révolution, décisive, radicale, finale –, et à l'optimisme conceptuel, délibéré et assumé, qui « dope » alors la pensée. L'optimisme ne dépend plus, dans ce cas, d'un trait de caractère, mais d'une construction idéologique. Désir du meilleur, l’optimisme ainsi conçu créerait la condition qui permet d’accomplir jusqu’au pire avec la conviction de s’améliorer sans cesse. Les totalitarismes, quelles que soient leurs différences par ailleurs, se reconnaîtraient, tant dans leurs théories que dans leur pratique, à l'exigence de requérir la perception d'une dynamique purement positive, optimisante et énergisante, associée à l'idée d'une providence toute-puissante et naturelle, qui mènerait nécessairement les hommes vers une « société bonne » méthodiquement « épurée » de ses éléments « corrupteurs »[22].

D'autres contributions à la réflexion philosophique sur le totalitarisme[modifier | modifier le code]

De nombreux philosophes, cherchant à trouver une explication aux tragédies du XXe siècle, ont traité de la question du totalitarisme. Le courant philosophique recherchant « l’essence » du totalitarisme a mis l’accent sur son contenu idéologique et ses méthodes.

Le fascisme, le nazisme et le stalinisme ont été interprétés en tant que « religions séculières ». Le philosophe allemand Eric Voegelin a construit une analyse du XXe siècle sur la base de cette notion[23]. Les idéologies totalitaires remplaçaient la religion, car elles demandaient à leurs adeptes de croire à la promesse d’un salut sur terre.

Pour Marcel Gauchet, certains totalitarismes comme le stalinisme, le fascisme et le nazisme sont des « religions séculaires », des expériences de croyance qui entrainaient le fanatisme. Au delà de leur antagonisme premier, ce qui unit ces totalitarismes et font leur séduction est la restauration sous des formes modernes de sociétés passées qui étaient organisée par la religion: recours au culte de la personnalité, sacralisation du lien entre le peuple et l'État via le parti unique comme auparavant le clergé, obsession propagandiste et de l'unité de la foi[24].

Soutenue par plusieurs auteurs, l'assimilation plus ou moins poussée de l'idéologie totalitaire à la religion a été critiquée par Hannah Arendt pour qui le fait que l'idéologie accomplit une fonction similaire à celle de la religion ne justifie pas de confondre les deux notions[25],[26].

Waldemar Gurian, historien et essayiste d’origine russe émigré aux États-Unis en 1937, a introduit la notion d’« idéocratie »[27]. Selon Gurian, les totalitarismes bolchevique et nazi, en tant que régimes engendrés et structurés par une idée, étaient « idéocratiques ». L’idéocratie désignait toute forme d’organisation politique où il y avait fusion entre le pouvoir et une idéologie donnée. Le terme s’appliquait fréquemment aux régimes où un parti unique avait la mainmise sur l’appareil étatique.

L’historien israélien Jacob L. Talmon a également perçu le totalitarisme comme le produit d’une idée[28]. D’après lui, le totalitarisme avait sa matrice dans la philosophie des Lumières. L’intelligentsia russe a été influencée par le messianisme politique du XVIIIe siècle, c’est-à-dire par l’annonce d’un avenir radieux et par l’affirmation qu’il existe en politique une vérité, une seule. Jacob Talmon considérait Jean-Jacques Rousseau (auteur de la théorie de la volonté générale), Maximilien de Robespierre (le premier praticien de la Terreur) et Gracchus Babeuf (le premier conspirateur communiste) comme des précurseurs du totalitarisme.

Alain Besançon a repris l'analyse du totalitarisme comme idéocratie : « L'idéologie n'est pas un moyen du totalitarisme mais au contraire le totalitarisme est la conséquence politique, l'incarnation dans la vie sociale de l'idéologie »[29]. Comme Jacob Talmon, Alain Besançon voit dans la Révolution française la matrice du totalitarisme et porte un regard très critique sur l'héritage rationaliste des Lumières.

Le modèle totalitaire[modifier | modifier le code]

Dans les années 1950, le concept de totalitarisme a été perfectionné en un « modèle » par des politologues soucieux d’aboutir à une catégorisation des régimes politiques. Le modèle du totalitarisme a été formé par opposition à d’autres modèles, comme les modèles des régimes « démocratiques-constitutionnels » et « autoritaires-conservateurs ».

Sous le titre de Permanent Revolution, Sigmund Neumann a publié une étude sur le totalitarisme en 1940[30]. Il insistait sur le fait que l'État totalitaire menait une « révolution permanente », tandis que les autoritarismes traditionnels avaient généralement été conservateurs. Selon Neumann, le caractère principal des régimes totalitaires était d'institutionnaliser la révolution, ce qui leur permettait d'assurer leur propre perpétuation.

Mais lorsque les historiens s'emparent du concept, c'est beaucoup plus selon la définition fixée, à l'origine, par le politologue Carl Friedrich, qui a permis au concept de totalitarisme d'acquérir sa pleine légitimité dans le domaine des sciences sociales. L'ouvrage écrit par Friedrich et son jeune collaborateur de l'université HarvardZbigniew Brzezinski[31] est, selon Enzo Traverso, « le livre qui a le plus polarisé le débat pendant les années cinquante et soixante »[32]. Leur analyse du totalitarisme a représenté pendant longtemps le traitement théorique qui a fait le plus autorité. Les deux auteurs présentaient un « syndrome » du totalitarisme comportant cinq caractéristiques fondamentales :

  1. un parti unique contrôlant l'appareil d'État et dirigé par un chef charismatique ;
  2. une idéologie d'État promettant l'accomplissement de l'humanité ;
  3. un appareil policier recourant à la terreur ;
  4. une direction centrale de l'économie et ;
  5. un monopole des moyens de communication de masse.

Dans cette vision, les dictatures totalitaires, en tant que forme nouvelle et extrêmement moderne d'autoritarisme, étaient la forme achevée du despotisme. De plus, les sociétés totalitaires étaient présentées comme fondamentalement semblables entre elles.

On peut y ajouter comme autres aspects pratiques, la prise en main totale de l'éducation pour la fonder sur l'idéologie et la mise en place d'un réseau omniprésent de surveillance de l'individu[33]. La technique est prépondérante : ce sont les techniques modernes qui permettent au pouvoir politique une emprise totale sur les populations. L’État totalitaire consiste en une énorme bureaucratie d’une efficacité sans failles. Une des caractéristiques du totalitarisme est d'enrégimenter physiquement et mentalement la population. L’idéologie constitue un instrument de gouvernement sans pareil, par l'endoctrinement des populations. La propagande a l’effet d’un lavage de cerveau, permettant d’obtenir l’assentiment du peuple. Selon Claude Polin, les idéologies totalitaires permettent « de mettre les esprits même en esclavage, et de tarir toute révolte à sa source vive, en ôtant jusqu’à son intention même »[34].

Les politologues de la période des totalitarismes européens tiraient des conclusions très pessimistes pour le futur. Selon eux, il était improbable que les dictatures totalitaires, compte tenu de leur dynamique interne, s’effondrent d’elles-même ou soient renversées par une révolution. Il y avait aussi d’énormes obstacles à la libéralisation du régime, étant donné l'arbitraire de la loi et l’absence d’initiative démocratique. Les structures du totalitarisme le rendaient incapable d’évoluer, mais pas incapable de se reproduire. Cet État tout-puissant tâchait même d’étendre son emprise sur l’ensemble du monde. Les projets totalitaires de révolution mondiale semblaient seulement pouvoir être contrecarrés par une intervention militaire extérieure, comme cela s’était passé face au nazisme.

Dans son premier livre traitant du totalitarisme soviétique, Brzezinski mettait l’accent sur la mobilisation totale des ressources par l’État, sur l’anéantissement de toute opposition et sur la terreur générale. La purge, perçue comme le noyau du totalitarisme, « satisfait les besoins du système en dynamisme et en énergie continuels »[35]. Dans cet ouvrage, Brzezinski prévoyait la constante aggravation du totalitarisme. Les mouvements totalitaires étaient particulièrement redoutables car « leur dessein est d’institutionnaliser une révolution qui progresse en étendue, et souvent en intensité, à mesure que le régime se stabilise au pouvoir. L’objectif de cette révolution est de pulvériser toutes les unités sociales existantes afin de remplacer l’ancien pluralisme par une unanimité homogène »[36].

La destruction de la société ancienne, par l’application croissante de mesures de coercition, vise à reconstruire la société et l’homme lui-même selon des conceptions « idéales » définies par l’idéologie. « La terreur devient donc une conséquence inévitable, ainsi qu’un instrument, du programme révolutionnaire »[37]. Dans son analyse du totalitarisme soviétique, Brzezinski accordait un grand poids à l’idéologie révolutionnaire qui, sous la main d'un parti unique bureaucratisé, engendrait un impact social total.

Le politologue reconnaît que « le système politique de Khrouchtchev n’est pas le même que celui de Staline, bien que les deux puissent être généralement décrits comme totalitaires »[38]. Sous Khrouchtchev, la terreur a laissé place à une politique d’endoctrinement qui est devenue la principale caractéristique du système. Mais quand le dynamisme et le zèle révolutionnaires décroissent, « le système est renforcé par des réseaux de contrôle complexe qui imprègnent toute la société et mobilisent ses énergies à travers une pénétration très fine »[39].

Betty Brand Burch a résumé ainsi la définition classique du totalitarisme : « le totalitarisme est une forme extrême de dictature caractérisée par le pouvoir illimité et démesuré des dirigeants, la suppression de toutes formes d’opposition autonome et l’atomisation de la société d’une façon telle que quasiment chaque phase de la vie devient publique et donc sujette au contrôle de l’État »[40].

D'après la définition de Raymond Aron, le totalitarisme qualifie les systèmes politiques dans lesquels s'accomplit « l'absorption de la société civile dans l'État » et « la transfiguration de l'idéologie de l'État en dogme imposé aux intellectuels et aux universités »[41]. L'État, relayé par le parti unique, exercerait en ce sens un contrôle total sur la société, la culture, les sciences, la morale jusqu'aux individus mêmes auxquels il n'est reconnu aucune liberté propre d'expression ou de conscience.

Un enjeu de débat[modifier | modifier le code]

Un concept très politisé[modifier | modifier le code]

L'emploi du concept de totalitarisme a été refoulé durant la période de la Seconde Guerre mondiale, du fait de l'alliance des démocraties occidentales avec l'Union soviétique dans la lutte contre l'Allemagne nazie. Le concept a connu son âge d'or à partir de la proclamation de la doctrine Truman, en 1947. L'analogie entre l'Allemagne de Hitler et la Russie de Staline laissait à penser que la Guerre froide était simplement une répétition des années 1930, car la Russie soviétique pouvait se comporter de la même manière que l'Allemagne dans l'entre-deux-guerres. Selon Les Adler et Thomas Paterson, le « cauchemar d'un "fascisme rouge" a terrorisé une génération d'Américains »[42]. La notion de totalitarisme, qui a fait l'objet d'un nombre considérable de travaux et dont l'usage était très répandu, se formulait alors dans une connotation strictement négative.

L'économiste Friedrich Hayek, dans La Route de la servitude, décrivait le totalitarisme comme une conséquence inéluctable de l’application des mesures socialistes à l’économie[43]. Il arguait que la socialisation de l’économie ne pouvait que déboucher sur la suppression totale des libertés, y compris des libertés politiques et donc que le socialisme était structurellement incompatible avec la démocratie. Friedrich Hayek pensait que des liens systémiques unissaient l’économie, le droit et les institutions politiques. S’opposer au libre fonctionnement des mécanismes du marché, dans lequel il voyait la source ultime de toute civilisation, reviendrait à installer un régime tyrannique[44]. L’idée selon laquelle la planification économique serait le principe du totalitarisme a connu un important succès aux États-Unis. Dans The Fatal Conceit, Friedrich Hayek a repris une dernière fois sa critique du socialisme, qu’il considérait comme une erreur fatale et le produit de la vanité intellectuelle[45].

Pour Bertrand de Jouvenel, c'est la démocratie qui est totalitaire : il a ainsi intitulé l'un des chapitres de son ouvrage principal Du pouvoir « La démocratie totalitaire »[46]. Il considère que la démocratie en laissant l'espoir à chacun d'accéder au pouvoir incite à la prise du pouvoir et non à la réduction de l'« arbitraire étatique », phénomène entraînant un renforcement toujours plus grand des États.

Dans les années 1970, la notion de totalitarisme a été adoptée par des intellectuels d’Europe de l’Est émigrés en Occident, tels Leszek Kołakowski, Michel Heller ou Alexandre Zinoviev. Bien des dissidents de l’Est reproduisaient au travers de leurs travaux les descriptions les plus classiques du totalitarisme[47]. Ils ont insisté de manière unanime sur le succès des politiques totalitaires. Kolakowski décrit le système stalinien comme « système politique où tous les rapports sociaux ont été étatisés et où l’État omnipotent se retrouve seul face à des individus réduits à l’état d’atomes » et Le stalinisme comme « un marxisme-léninisme en action », c’est-à-dire le résultat inévitable de la mise en pratique de la vision du monde marxisme-léninisme[48].

Les critiques précoces adressées à la théorie du totalitarisme[modifier | modifier le code]

Les recherches sur la notion de totalitarisme se sont effectuées dans le contexte politique de la Guerre froide, où le modèle libéral s'opposait au modèle communiste. Après avoir été instrumentalisé par le maccarthisme aux États-Unis dans les années 1950, le concept de totalitarisme a commencé à être désavoué au cours des années 1960 par la recherche empirique des sciences sociales, dans le cadre d'un mouvement général de remise en question du libéralisme, favorisée par la détente. De nouvelles interprétations sont alors apparues : d'une part l’hostilité générale envers l’URSS faiblissait, d’autre part, les nouvelles relations entre les États-Unis et l’URSS ont entraîné des échanges intellectuels entre les deux pays (les chercheurs occidentaux étaient autorisés, bien plus que dans le courant des années 1950, à travailler dans les archives et les bibliothèques soviétiques). Il apparaissait évident que, dans les faits, l’État soviétique n’était pas parvenu à « atomiser » la société ou à éliminer la vie privée : les théoriciens du totalitarisme avaient surestimé les capacités du pouvoir soviétique à contrôler la société, et sous-estimé les capacités de résistance des individus.

Tel qu'on l'avait connu, le système nazi ne manifestait aucun signe d'affaiblissement ou d'effondrement intérieur, au contraire, avant que la victoire alliée ne mette un terme à son existence. Or, après la mort de Staline, à partir de Khrouchtchev, l'Union soviétique avait commencé à changer, ce qui infirmait l’immobilisme prêté au système par le « modèle totalitaire »[49]. La terreur s’était apaisée (pourtant considérée comme une caractéristique fondamentale du totalitarisme), le pouvoir personnel de Staline avait laissé place à une direction collective, des groupes de la nomenklatura bénéficiaient d’un rôle accru, la « purge permanente » avait laissé place au souci de sécurité de l’oligarchie. L’idéologie servait à la justification du pouvoir en place plutôt que de moteur dynamique de transformation de la société. Enfin, la consommation et l’économie parallèle progressaient et le pays s’ouvrait économiquement vers l’extérieur. Les théoriciens du totalitarisme comme Hannah Arendt et Zbigniew Brzezinski avaient mis au premier plan de leur analyse les formes extrêmes des dictatures dites totalitaires, qui se sont révélées, en URSS comme plus tard en Chine populaire, liées dans une très large mesure à la personne du tyran. La théorie du totalitarisme n’avait pas envisagé la possibilité que ces régimes s’engagent dans un processus d’apaisement de la dictature.

La pertinence du concept de totalitarisme et son utilité pour l’analyse historique et comparative ont alors été remises en question par une nouvelle génération de politologues américains. Ce concept, perçu comme une survivance de la Guerre froide, était accusé de sous-estimer la complexité des régimes auxquels il s’appliquait. Alexander J. Groth émettait des doutes sur la capacité du concept de totalitarisme à comprendre correctement l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. Ce concept se concentrait sur les traits que ces régimes avaient en commun, alors que leurs différences méritaient une plus grande attention[50]. Les Adler et Thomas Paterson partageaient cette opinion : « les différences réelles entre les systèmes fasciste et communiste ont été obscurcies »[51]. Pourtant, poursuivaient-ils, les origines, les idéologies, les buts et les pratiques de ces systèmes étaient largement différents. La recherche historique a peu à peu mis en cause la légitimité du parallèle entre national-socialisme et communisme, en soulignant notamment la spécificité du génocide nazi, et plus généralement la singularité de régimes qui n’ont pas les mêmes origines.

Selon Robert C. Tucker, la comparaison entre l’Allemagne nazie et la Russie communiste était trop étroite. De plus, de nombreux auteurs convaincus que le régime soviétique découle de déviations historiques qui trahissent l'idéologie communiste, reprochent au « modèle totalitaire » d’établir une filiation entre le communisme, le bolchevisme et le stalinisme. Cette filiation considère le monde communiste comme un tout, et n’est que peu sensible aux différences existant entre les pays communistes[52]. Dans un article, Herbert J. Spiro regrettait le fait que le terme de totalitarisme ait été un slogan anticommuniste durant la Guerre froide : l’usage propagandiste du terme « a eu tendance à obscurcir l’utilité qu’il pouvait avoir pour l’analyse systématique et la comparaison des entités politiques »[53]. Benjamin Barber, pourtant ancien défenseur de la théorie du totalitarisme, appelait au dépassement d’un concept condamné « sinon par l’oubli, du moins par une désuétude croissante »[54]. John Alexander Armstrong, intellectuel conservateur, a lui aussi critiqué explicitement le concept de totalitarisme à la fin des années 1960, arguant qu’il n’était pas capable de rendre compte de l’évolution de plusieurs régimes communistes.

L’expérience de démocratisation menée en Tchécoslovaquie lors du « printemps de Prague » de 1968 a rouvert le débat sur le changement dans les pays communistes et sur les différences entre ceux-ci. Le paradigme du totalitarisme est ainsi entré en conflit avec les nouveaux domaines de recherche qui intéressaient les spécialistes en sciences sociales et les historiens qui s’ouvraient aux méthodes des sciences sociales. Le « modèle totalitaire », par exemple, n’encourageait pas les études portant sur les rapports et les différences entre le centre et la périphérie. Georges Mink par exemple, dans Vie et Mort du bloc soviétique, préfère parler de soviétisation/désoviétisation lorsqu'il s'agit d'aborder les pays du bloc de l'Est (URSS et pays satellites)[55].

Néanmoins, l’idée de totalitarisme n’était pas complètement écartée : elle désignait une phase caractéristique des débuts de la domination communiste qui exigeait la mobilisation de la société, le plus souvent pour cause d’industrialisation. À la suite de cette phase d’industrialisation, l’élite révolutionnaire s’est bureaucratisée et la société communiste est devenue bien plus complexe et différenciée. C'est pourquoi, en comparaison avec l'Allemagne nazie de Hitler, certains chercheurs limitent la période totalitaire au régime de Staline, particulièrement dans ses dernières années (1950-1953), où la paranoïa de Staline atteignit son paroxysme[56]. À partir de 1970, le constat que les régimes communistes n’étaient pas statiques, mais qu’ils traversaient au contraire différentes phases, faisait quasi-unanimité parmi les universitaires. Ils étaient nombreux à estimer que de nouveaux modèles théoriques étaient nécessaires pour étudier les États et les sociétés communistes dans la période post-stalinienne.

Dans la soviétologie, le débat autour de la notion de totalitarisme a opposé deux écoles historiographiques. L'« école du totalitarisme », après avoir été dominante aux États-Unis dans les années 1950-1960, a été contestée par une école « révisionniste », qui a remis en question les fondements de la soviétologie par le biais de l'histoire sociale.

Les critiques contemporaines[modifier | modifier le code]

Dans les sciences humaines, le terme a donné lieu à un débat qui n'est toujours pas clos. Le terme a donné lieu à de nombreuses définitions, différentes et parfois antagonistes selon les convictions des auteurs. Certains auteurs qualifient de totalitaires des régimes comme l'Allemagne sous Adolf Hitler, l'URSS sous Staline, le Turkménistan sous Saparmyrat Nyýazow, la Corée du Nord sous Kim Il-sung puis Kim Jong-il, le Cambodge sous Pol Pot (Khmers rouges), L'Iran sous Khomeini, Cuba sous Fidel Castro, la Chine à l'époque de Mao Zedong[57] ou l'Afghanistan sous les Talibans. L'Empire du Japon de 1932 à 1945, la Première République française du temps de la Terreur ainsi que le Régime de Vichy présentent de nombreux caractères totalitaires.

Les politologues des débuts de la Guerre froide ont beaucoup cité Hannah Arendt pour sa comparaison entre Allemagne nazie et Russie soviétique, mais contrairement à elle, ils n’ont pas creusé le problème du point de vue social et historique. Carl Friedrich et son école se sont bornés à l’analyse des régimes totalitaires une fois constitués, quitte à négliger la question de leurs origines. Comme le dit Enzo Traverso, « l’affinité essentielle entre l’Allemagne nazie et l’URSS était postulée sur la base d’une simple comparaison phénoménologique, statique, descriptive, jamais étudiée à partir de la genèse et de la dynamique de ces régimes »[58]. Friedrich semble s’excuser : « pourquoi les sociétés totalitaires sont ce qu’elles sont, nous ne le savons pas »[59]. D’après l'historien Enzo Traverso, la principale conséquence de l’application des concepts d’idéocratie et de religion séculière a été « de déshistoriser le fait totalitaire, qui ne sera pas étudié comme résultat d’un processus social et politique mais réduit à l’incarnation d’une idée »[60].

Par ailleurs, la pertinence du concept de totalitarisme, aussi bien que son application à l'Union soviétique en dehors de la période stalinienne, reste sujette à débat[61][réf. à confirmer].

Dans un article au titre éloquent, Ian Kershaw marque ses fortes réticences à l'égard de la théorie du totalitarisme[62]. Concernant le Troisième Reich, l'historien anglais conteste l'atomisation de la société civile, premier des traits du totalitarisme selon Hannah Arendt. Son étude sur la Bavière lui permet d'affirmer qu'une opinion populaire demeure, indépendamment de l'idéologie nazie[63]. La société a su s'appuyer sur ses traditions pour exprimer ses doléances ou pour opposer une résistance ponctuelle, elle ne s'est donc pas réduite à « l'homme unique » dont Arendt parlait. Selon Kershaw, le concept de totalitarisme « aide, contre la propre volonté de la plupart de ses utilisateurs, à marquer les différences radicales qui existent » entre les deux régimes stalinien et nazi. Il conclut en considérant que « le concept de totalitarisme a un pouvoir essentiellement descriptif, très faiblement explicatif - ce en quoi il n'est peut-être d'ailleurs pas un concept »[64].

Dans leur ouvrage commun, paru en 2003, Alain Blum et Martine Mespoulet regrettent que l'« approche totalitaire postulant la nature essentiellement politique de l'histoire soviétique, la société n'a guère de place dans cette analyse »[65]. Concernant l'Union soviétique, « le débat autour du totalitarisme a souvent occulté la complexité de l'organisation du commandement, et plus généralement des formes du gouvernement stalinien »[66]. De manière plus directe, Roland Lew, historien spécialiste de la Chine maoïste, parle d'un paradigme « profondément obsolète », basé sur « une conception largement a-historique », qui « n'a continué à vivre et même à prospérer que grâce à l'affrontement idéologique »[67].

Le 25 janvier 2006, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe adoptait une Résolution sur la nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires[68].

Le Parlement européen a exprimé à plusieurs reprises son opposition aux régimes totalitaires. Le 23 septembre 2008, il publiait une déclaration sur la proclamation du 23 août comme journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme[69]. Le 2 avril 2009, il adoptait à la majorité absolue une résolution condamnant les régimes totalitaires, en particulier communistes et nazi[70].

Un concept indispensable malgré tout ?[modifier | modifier le code]

Malgré les critiques, l’analyse au travers du prisme du totalitarisme n’a pas été abandonnée. De nombreux auteurs en ont défendu la valeur heuristique. Le Polonais Leszek Kołakowski reconnaissait qu’« un modèle parfait d’une société totalitaire est introuvable »[71]. Mais d’après le philosophe polonais, cela ne constituait pas un obstacle sérieux à l’utilisation du concept, étant donné que les concepts employés pour décrire les phénomènes sociaux de grande échelle n’avaient jamais d’équivalents empiriques parfaits. Il pouvait y avoir des changements significatifs en URSS, mais sans transformation fondamentale du communisme, le contrôle total ayant toujours été l’objectif d’un parti qui se voulait omnipotent.

L'Américain Martin Malia s’est lui aussi inspiré de la pensée weberienne[72] : le totalitarisme est un idéal-type, « toujours imparfaitement réalisé dans le domaine empirique »[73]. Un idéal-type est une abstraction qui ne se retrouvera jamais telle quelle dans la réalité, mais qui permet néanmoins l’intelligibilité du phénomène sur le plan conceptuel, sa compréhension. Selon l'historien américain, le mot « totalitaire » ne veut pas dire que « des régimes de ce genre exerçaient de fait un total contrôle de la population (puisque c'est impossible), mais qu'un tel contrôle était leur aspiration fondamentale »[74]. Les régimes tentent d'être totalitaires, mais la résistance des faits, de la réalité sociale ou économique, et la résistance active ou passive des populations, les en empêchent, et parviennent à préserver des espaces non-contrôlés.

La théorie du totalitarisme a connu un nouvel essor dans les années 1990. L'effondrement de l'URSS, en 1991, a partiellement donné raison à ses partisans. Les historiens de l'école révisionniste soutenaient majoritairement que le régime soviétique était un État moderne, puisqu'il était réformable. Or, les tentatives de restructuration menées par Mikhaïl Gorbatchev ont conduit à la ruine complète du système. Martin Malia annonça dès 1990 l'échec de la perestroïka dans un article publié anonymement qui connut un certain retentissement[75]. Il y expliquait notamment que Gorbatchev échouerait parce qu'il restait trop « communiste » et que le système soviétique n'était pas réformable. Il présentait le régime « totalitaire » soviétique comme reposant sur quatre piliers intangibles :

  1. « le rôle dirigeant du parti […] ;
  2. la planification économique autoritaire ;
  3. la police politique et
  4. l'idéologie obligatoire ».

Selon Malia, toucher à l'un de ces piliers, tous indispensables au maintien du système, revenait à provoquer son « écroulement total »[76].

Pour de nombreux historiens, le totalitarisme reste un concept-clé dans l'étude et la compréhension du XXe siècle. Pour Enzo Traverso, il est « un garde-fou de la pensée » : il « condense une image du XXe siècle dont l'oubli empêcherait de fonder une attitude responsable, tant sur le plan éthique que sur le plan politique, dans le présent »[77]. En conclusion, l'historien italien juge le concept à la fois incontournable et insuffisant : « incontournable pour la théorie politique, soucieuse de dresser une typologie des formes de pouvoir, et pour la philosophie politique, confrontée à la nouveauté radicale des régimes visant l'anéantissement du politique ; insuffisant pour l'historiographie, confrontée à la concrétude des événements »[78].

Extension du concept au XXIe siècle

Tag anti-totalitaire sur un mur à Bucarest (2013).

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